Le retrogaming n’est plus une lubie de nostalgique. C’est devenu un marché structuré, avec ses prix de référence, ses experts, ses arnaques et ses musées. Une cartouche scellée de Super Mario Bros. s’est vendue 2 millions de dollars en 2021, des chaînes YouTube spécialisées rassemblent des millions d’abonnés, et plusieurs constructeurs (Analogue, Polymega) gagnent leur vie en fabriquant des consoles modernes capables de lire les jeux d’origine.
Cet article fait le tour de cette culture : pourquoi elle séduit autant, quelles machines collectionner, comment éviter les pièges et où jouer aujourd’hui sans transformer son salon en musée.
Pourquoi le rétrogaming attire à ce point
Trois forces nourrissent l’engouement actuel. D’abord, la nostalgie d’une génération qui a grandi avec ces machines et a aujourd’hui le pouvoir d’achat pour les retrouver. Ensuite, la qualité ludique : les contraintes techniques des années 1980-1990 ont produit des jeux courts, denses, immédiatement lisibles, à l’opposé des AAA modernes de 80 heures. Enfin, l’aspect matériel : tenir une cartouche, voir un écran cathodique, entendre le bruit d’un lecteur CD-ROM offre une expérience tactile que le tout-numérique ne reproduit pas.
Cette tendance s’inscrit dans un mouvement plus large de réhabilitation des médiums physiques (vinyle, argentique, papier), qu’on retrouve aussi côté photo argentique ou scrapbooking. Le pixel devient un objet patrimonial.
Les machines incontournables

Toutes les consoles d’une époque ne se valent pas pour démarrer. Voici les essentielles, par génération.
| Console | Année | Pourquoi elle compte |
|---|---|---|
| NES (Nintendo) | 1985 | Sauve l’industrie après le krach de 1983, fonde le jeu vidéo moderne |
| Master System (Sega) | 1986 | Concurrente européenne forte, librairie originale |
| Game Boy | 1989 | Première console portable de masse, autonomie record |
| Mega Drive | 1988 | Catalogue arcade, son distinctif, Sonic |
| Super Nintendo | 1990 | Apogée 16 bits, RPG japonais, design soigné |
| PlayStation | 1994 | Démocratise la 3D et le CD-ROM |
| Nintendo 64 | 1996 | 3D Mario et Zelda, manette analogique |
| Dreamcast | 1998 | Console de niche aujourd’hui, jeu en ligne précurseur |
Pour démarrer, choisir une console qu’on a connue enfant donne souvent les meilleurs résultats émotionnels. Pour un découvreur, la Super Nintendo reste l’entrée la plus universelle : catalogue immense (Zelda, Mario World, Chrono Trigger, Final Fantasy VI, Street Fighter II), prix raisonnables, fiabilité matérielle remarquable.
Le marché de la collection : prix, pièges, certifications
Le marché secondaire des jeux rétro a explosé. Une cartouche Super Nintendo standard se trouve entre 5 et 50 euros pour les titres communs, mais certaines références dépassent 1000 euros : Earthbound complet en boîte, Mega Man X3, Pocky & Rocky 2. La rareté dépend du tirage initial, de l’état de la boîte, de la présence de la notice et du sceau d’origine.
Plusieurs sociétés (WATA, VGA, CGC) proposent désormais une certification professionnelle, qui place le jeu dans une coque scellée avec une note. Ce système fait débat : il a contribué à l’inflation des prix mais aussi à des soupçons de manipulation de marché. Pour un collectionneur ordinaire, la certification n’a pas d’intérêt direct ; elle ne devient utile qu’au-delà d’une certaine valeur unitaire (>500 euros).
La règle d’or du collectionneur rétro : acheter pour jouer, pas pour spéculer. Les bulles spéculatives existent dans ce marché, et beaucoup de jeux dont les prix ont explosé en 2021 ont chuté depuis. La valeur d’usage reste, elle, intacte.
Pièges classiques : les contrefaçons asiatiques (cartouches refabriquées, étiquettes imprimées), les revendeurs eBay sans retour, les jeux PAL maquillés en NTSC pour gonfler le prix. Toujours acheter à un revendeur reconnu (Generation Net, RetroPC) pour les pièces chères, ou en convention pour vérifier de visu.
Émulation, FPGA, mini-consoles : où jouer aujourd’hui

Tout le monde n’a pas la place ni le budget pour empiler des consoles. Plusieurs solutions existent.
- L’émulation logicielle : RetroArch, Mednafen, MAME. Légale tant qu’on possède le jeu d’origine. Excellent rendu sur PC moderne, possibilité de filtres CRT.
- Les mini-consoles officielles : NES Mini, SNES Mini, PlayStation Classic. Catalogue limité mais émulation garantie par le constructeur.
- Le FPGA : reproduction matérielle des puces d’origine. Pas d’émulation, vraie électronique. Analogue Pocket (portables), Analogue Mega Sg, MiSTer FPGA. Coûteux mais zéro latence et fidélité absolue.
- Les solutions hybrides : Polymega (lit les CD/cartouches d’origine via émulation matérielle).
Pour la plupart des amateurs, un MiSTer FPGA ou un Analogue Pocket couplé à un écran moderne offre 90 % du plaisir d’origine sans encombrement. Les puristes préféreront les vraies machines branchées sur un écran cathodique.
Les meilleurs jeux à découvrir aujourd’hui
Au-delà des évidences (Mario, Zelda, Sonic), quelques pépites valent l’exploration et restent accessibles :
- Chrono Trigger (Super Nintendo) : régulièrement classé meilleur RPG de tous les temps
- Symphony of the Night (PS1) : matrice de tout le genre metroidvania moderne
- Panzer Dragoon Saga (Saturn) : pépite ultra-rare et culte
- Earthbound (SNES) : RPG décalé qui a inspiré toute la scène indé
- Tetris (Game Boy) : la perfection du puzzle
- Resident Evil 1 (HD Remaster) : pour comprendre les origines du survival horror
Cette redécouverte rejoint d’autres formes de patrimoine culturel revisité, comme la place grandissante de la scène indépendante dans la culture vidéoludique contemporaine.
L’écran et le son : la moitié de l’expérience
Brancher une vraie console rétro sur un téléviseur 4K moderne donne un rendu décevant. Les pixels conçus pour un tube cathodique apparaissent durs, l’image accuse une latence, les couleurs paraissent fades. Plusieurs solutions s’offrent au collectionneur sérieux. La première : récupérer un téléviseur cathodique d’occasion (Sony Trinitron PVM en haut de gamme, télés CRT classiques en entrée). Lourd, encombrant, mais fidèle à l’expérience d’origine.
Plus moderne, l’OSSC ou le RetroTink 5X sont des convertisseurs qui transforment le signal analogique RGB en HDMI sans latence, avec scanlines simulées. Ils permettent de profiter d’un écran plat moderne tout en gardant un rendu pixel parfait. Comptez 150 à 350 euros. Pour le son, une simple sortie casque correctement amplifiée suffit, mais certains amateurs investissent dans des amplis hi-fi anciens pour retrouver le grain des bandes-son d’époque.
Les écueils à éviter quand on commence
Trois pièges récurrents : acheter trop vite (laisser passer 48 heures avant un achat impulsif), confondre rare et bon (certains jeux rares sont rares parce que ratés ou tirés à très peu d’exemplaires sans raison qualitative), surinvestir dans le matériel avant le logiciel (une console parfaite sert peu si on n’a pas de jeux qu’on a envie de finir). Une bonne progression : un seul système choisi, une dizaine de jeux solides, un écran adapté. La collection vient ensuite, naturellement, au gré des découvertes et des rencontres en convention. Le retrogaming est aussi une communauté, et la rejoindre apporte autant de plaisir que de jouer seul dans son canapé.